Le village pré-Inca de Jesus Maria

Ces ruines, situées en toute fin de la vallée de Lacco, sont “quasiment” inconnues. Si certains explorateurs en ont entendu parler, aucun n’a jamais pu les voir. Mais Benancio et Javier savent écouter… Ils ont pu localiser ce village et en prendre des photos.

Il s’agit d’un groupe de 8 maisons, respectant les patrons de l’architecture Wari (500-1000 après JC). Les Wari comptent, aux côtés de la civilisation Tihuanaco et des civilisations côtières, parmi les ancêtres des Inca. Leur capitale était l’actuelle Ayacucho et ils étaient, comme les Inca, de culture Quechua. La majorité du peuple Wari devait notamment parler un quechua ancien (“proto-quechua”), sujet qui fait encore débat aujourd’hui. Mais les cultures en escalier, qu’on appelle andennes, l’utilisation de l’irrigation, les fameuses fenêtres trapézoïdales, ce sont déjà eux ! Certains sites Inca très connus, notamment Choquequirao et Vilcabamba sont en fait probablement d’implantation initiale Wari.

Ainsi au petit village dénommé Jesus Maria, 7 maisons sont alignées et ce qui ressemble à une ruelle court par derrière, peut-être pour se protéger d’éventuels éboulis. Chaque maison possède encore 3 murs. Le 4ième mur n’existe plus, ou n’a jamais existé (style dit “Masma” avec ouverture d’un mur en général vers la pente). La maison du milieu est plus grande que les autres, et il y a un trou d’offrandes au seuil de la dernière maison, suivant la coutume Wari.

Par ailleurs, les angles des murs sont tous circulaires, ce qui appuie encore, s’il le fallait, l’hypothèse Wari.

Mais le plus intéressant est la 8ième maison, en contrebas des 7 autres. Elle possède une fenêtre de lignage en trapèze dans son mur principal, où devait se trouver jadis une statuette ou un coquillage Spondylus (issu du négoce avec les populations côtières) en mémoire de l’ancêtre fondateur de l’ayllu. L’ayllu désigne une famille andine en groupe de familles andines en solidarité forte, sous l’égide d’un même chef. C’est le plus petit maillon social andin, encore encré aujourd’hui dans la région de Lacco, encore observable.

Dans les Andes, les morts avaient aussi leur maison… Et la famille, l’ayllu, restait sous la tutelle de son vieux fondateur, même après la mort de celui-ci.

Jesus Maria - schema

Ci-dessous Benancio devant la maison tutélaire, avec sa petite fenêtre trapézoïdale typique :

Maison tutelaire

Et voici ci-dessous, à gauche, l’un des angles muraux circulaires, et à droite l’assemblage du mur principal de la grande maison. Ces éléments plaident fortement pour l’hypothèse Wari :

Jesus-Maria angle  Jesus-Maria assemblage

On saurait relier ce site à celui de Miraflorès à quelques kilomètres, découvert par Deyermenjian en 2011. Les fenêtres de lignage sont de même style et de même taille, l’architecture générale est similaire.

Le grand intérêt de Jesus Maria réside dans son atomicité : nous n’avons ici qu’une seule fenêtre de lignage… Et cela permet, peut-être pour la première fois, d’appuyer l’hypothèse qu’un seul ayllu a vécu ici, et que par conséquent le peuple Wari vivait dans du “dur” (dans des maisons en pierres). Pourquoi cela ? Parce qu’en général, la protection d’un village entier prenait plutôt la forme d’une lithification de l’ancêtre sous la forme d’un huanca (menhir dressé). La fenêtre de lignage est plus probablement associée à la protection d’un ayllu simple, et non d’un village.

Nous découvrirons d’ailleurs un huanca sur les cimes surplombant Jesus Maria et Miraflorès.

Et vous savez quoi ? Si cette hypothèse est juste, à savoir si un seul ayllu a vécu à Jesus Maria, c’est-à-dire si Jesus Maria est un site mineur, pour nous ce serait un résultat crucial… Suivez le raisonnement : si Jesus Maria est un site mineur, cela veut dire que le chemin qui monte aux cimes depuis Jesus Maria, est un chemin mineur. Or, nous avons vu des tambo et des embranchements de chemins importants en haut, sur les cimes… cela signifie que ces embranchements (les “desvio” en espagnol) ne sont pas autant destinés à mener vers cette partie de Lacco qu’à mener, donc, vers le Megantoni… c’est-à-dire là où est sensée être Paititi, ou autrement nommée “Pantiacollo”… Asi es amigos, les desvios principaux mènent probablement au Megantoni, et non à Lacco…